Dawn of the Dead (montage US)

Texte précédemment paru sur The Indie Cave : https://theindiecave.wordpress.com/2012/11/07/dawn-of-the-dead-montage-us/ (de nombreuses modifications ont été apportées)

Zombie de George A. Romero, sorti en Europe en 1978, était un montage différent de la version américaine, connue là-bas sous le titre autrement plus cohérent de Dawn of the Dead (1). Ce montage américain était supervisé par Romero himself, alors que pour la version européenne, c’est le non moins célèbre Dario Argento qui s’y était collé ! Si la version Argento est excellente, celle de Romero lui est très nettement supérieure et donne à voir un film à la tonalité et au propos vraiment différents. Eléments d’explication.

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Certaines images de cet article sont assez graphiques. À bon entendeur… 

Revenons quelques années en arrière : après l’énorme succès de La Nuit des Mort-vivants (Night of the Living-dead, 1968), George A. Romero a rapidement cherché à lui donner une suite. En vain. Près de cinq années plus tard, lors de la visite d’un mall flambant neuf dans les environs de Pittsburgh, l’idée qui deviendra la colonne vertébrale de son prochain long-métrage prend forme : et si les survivants de l’apocalypse allaient se réfugier dans un gigantesque centre commercial afin de commencer une nouvelle « vie » ? Il lui faudra cinq années supplémentaires pour mener à bien le projet Dawn of the Dead.

Et c’est en partie grâce à Dario Argento, son frère Claudio et son associé Alfredo Cuomo que le film a pu voir le jour : les italiens apportèrent la moitié du budget, séduits autant par le projet que les précédents films de Romero. Cependant, le deal comportait des clauses très spécifiques : en plus d’être coproducteurs, les trois italiens ont négocié les droits d’exploitation du film pour l’Europe – territoire pourtant hyper-favorable à Romero – ainsi que le droit d’effectuer un remontage du film pour ce territoire. C’est également un collaborateur proche d’Argento qui s’est occupé de la musique des deux versions, le groupe Goblin, habituellement en charge des OST des films de l’italien.

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La vision d’Argento est résolument tournée vers l’action : il a resserré les intrigues entre les personnages et supprimé des scènes, considérant qu’elles nuisaient au rythme de l’ensemble. Ce sont surtout des scènes d’interactions entre les personnages, servant à les caractériser : il a notamment coupé la rencontre entre les deux groupes de protagonistes au début du film.

Dans la version Argento : Stephen et Fran, un couple, se retrouvent dans un studio de télévision, tandis que Roger et Peter, deux soldats, interviennent dans un immeuble en proie à des violences. Les quatre se retrouvent  un peu plus tard dans le même hélicoptère sans l’ombre d’une présentation ! On comprend vaguement que Peter est une pièce rapportée et que les trois autres se connaissent déjà.

Dans la version Romero, le départ en hélico est beaucoup plus long : on assiste à des scènes de pillage (par un policier un peu simplet !), nous montrant un peu plus l’état de délabrement du monde extérieur. L’ambiance de fin du monde y est de fait nettement plus forte. Surtout, on assiste à la rencontre entre les deux couples de personnages qui, si elle n’apporte pas grand chose à l’action, permet de situer les relations entre eux et de rendre Peter plus ambigu que chez Argento. Chez ce dernier, Peter est perçu comme un surhomme, infaillible et foncièrement bon. Romero nuance largement cette impression au détour de quelques répliques sur le passé du bonhomme. Ainsi, ce que le début du film perd en rythme effréné, il le gagne en approfondissement des relations entre les personnages et renforce grandement l’ambiance apocalyptique.

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Argento raccourcit également la scène où ils posent leur hélico pour faire le plein : une image très connue à l’époque (elle était utilisée sur des flyers promotionnels) montrait un zombie se faire ratiboiser le haut du crâne par une pale de l’engin. Scène parfaitement absente du Zombie européen. De même que l’exploration des alentours (un hangar et un bureau) subit des coupes drastiques, malgré son côté « action » : chez Romero, Stephen multiplie les bourdes vis-à-vis de Peter – il manque de le tuer par accident… deux fois de suite – et son attitude envers Fran, sa compagne, est bien plus trouble. Ce n’est décidément pas le petit couple parfait qu’Argento essaie de nous vendre…

Là encore, Romero apporte une nuance dans un groupe où les rôles sont parfaitement définis dès les premières secondes chez Argento. C’est peut-être plus lent (quoique…) mais cela permet de nous attacher un peu plus aux héros du film – ainsi que de rendre le personnage de Stephen un peu plus détestable. Argento a également coupé de nombreuses scènes humoristiques sous le prétexte fallacieux que « les européens ne les comprendraient pas »(sic)…

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Si la suite des évènements est à peu près similaire dans les deux versions (la découverte du mall, le nettoyage de l’intérieur), on note une certaine emphase sur les gros plans et un montage plus agressif – des plans plus courts – dans Zombie plutôt que dans  Dawn…,  caractéristiques du « style Argento ». Les prochaines coupes interviennent alors que le rythme se calme un peu : après avoir barricadé le centre commercial et s’être débarrassés de tous les visiteurs indésirables, les survivants s’installent tranquillement, recréant un intérieur d’appartement avec le mobilier qu’ils trouvent dans les magasins. Une nouvelle vie peut commencer. Sauf qu’entre temps, Roger s’est fait mordre par un zombie marcheur et que l’on a découvert la grossesse de Fran.

Chez Argento, tout va très vite : ils sont installés, mais ils ne vont pas rester tranquilles longtemps. Roger meurt, revient et remeurt. Des pillards les repèrent et compromettent la sécurité de leur abri. Chez Romero, l’agonie de Roger dure plus longtemps et elle s’apparente à une régression vers l’enfance (2). De plus, le personnage de Fran s’affirme nettement, revendiquant régulièrement son statut de membre actif  du groupe : un élément narratif que la version d’Argento oblitère sournoisement, faisant de Fran la « reloue » du groupe. Une manifestation de la mysogonie latente d’Argento ? Considérant que Fran est aux antipodes des héroïnes/victimes peu vêtues qu’il filme habituellement, je ne risque pas grand chose à l’affirmer : Argento est un gros macho et son traitement de Fran en est une des manifestations les plus insidieuses.

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Ainsi, la version Romero apparaît largement supérieure à celle d’Argento, plus sensationnaliste et agressive dans son traitement de l’action : le montage de Romero est posé, ce qui lui permet de prendre le temps d’exposer les enjeux, de caractériser les personnages et le recours à la partition des Goblins (qui participe grandement au charme des deux versions) se fait moins systématique. L’impression de choc visuel est moindre, mais la tension y est plus forte : paradoxalement, l’aspect apocalyptique est mieux rendu chez Romero, qui s’attarde sur le monde extérieur avant de plonger ses personnages dans le huis-clos du mall.

De même, la fièvre débilitante qui s’empare de Roger après sa morsure est également plus dérangeante que l’agonie brutale choisie par Argento : l’idée d’une régression infantile chez un adulte fait évidemment penser à la vieillesse, la « zombification » apparaissant alors comme un vieillissement accéléré. Une idée géniale, qu’on ne verra jamais approfondie ni chez Romero ni par un autre long-métrage du genre.

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L’affirmation du personnage de Fran et le détail de sa relation « en fin de vie » avec Stephen (qui passe beaucoup plus pour un trou du cul chez Romero) paraît d’autant plus logique que ce dernier finit par trépasser alors qu’elle survit aux côtés de Peter. Bref, la version de Romero est plus cohérente, attentive à ses personnages et dénuée de sensationnalisme dans ses scènes gores : il s’agit là du « style Romero », l’absence d’intrigue amoureuse niaise ou d’érotisme racoleur en faisant aussi partie – soit l’exact opposé du « style Argento ».

Un constat qui rend leur collaboration sans anicroches d’autant plus incroyable : deux artistes aux visions aussi différentes auraient très bien pu se bouffer continuellement le bout du nez, risquant la qualité finale du film. Heureusement pour nous, il n’en est rien et les deux versions sont d’excellents films : le sous-texte et la charge politique étant évidemment beaucoup plus forts chez Romero…

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Les deux versions du film sont disponibles dans le coffret La Trilogie des morts-vivants, aux côtés de La Nuit des morts-vivantsLe Jour des morts-vivants ainsi qu’une flopée de bonus pour chaque film. Dawn of the dead est le mieux loti de ce point de vue puisqu’il propose un série de modules comprenant Documents of the Dead, un making-of réalisé pendant le tournage (le réal’ du docu apparaît comme un walker entartré dans le film) et de courtes vidéos sur les effets spéciaux et le montage. Un coffret indispensable pour tous les fans de la trilogie, en attendant un version BluRay de qualité supérieure !

* * *

(1) Après la nuit (des morts-vivants) vient l’aube (dawn), c’est évident. Un titre d’autant plus cohérent que ni Romero ni ses personnages n’emploient jamais le mot en « Z » pour qualifier ces créatures cannibales : dans la version originale, ils les traitent de « walkers », « creeps » ou « dumbfucks » pour les plus vulgaires.

(2) Dans le film suivant, Day of the Dead (1983), cette idée sera inversée. L’un des personnages essaiera de « domestiquer » un zombie en lui apprenant des principes basiques comme on le ferait avec un bébé : reconnaître des objets, faire comprendre la relation de cause à effet… Le mort « intelligent » finira par se souvenir de se servir d’un pistolet et se débarrasser du méchant de l’histoire. Ce qui ouvre la voie, pavée de tripaille, à Land of the Dead (2006), où un walker plus dégourdi que la moyenne se révèle être le leader d’une insurrection des morts-vivants – passablement vénère du traitement réservé à ses congénères par les humains à sang chaud.

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